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Patriotisme Canadien -Français
CE QU'IL EST, CE QU'IL DOIT ETRE
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Discours prononcé au Monument National, le 27 avril 1902.
LA CIE DE PUBLICATION DE LA REVUE CANADIENNE
290, rue de l'Université
1902
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The EDITH and LORNE PIERCE
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LE PATRIOTISME CANADIEN-FRANÇAIS
Ce qu'il est, ce qu'il doit être*
HENRI BOURASSA, M. P.
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Patriotisme Canadien -Français
CE QU'IL EST, CE QU'IL DOIT ETRE
Discours prononcé au Monument National, le 27 avril 1902.
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LA CIE DE PUBLICATION DE LA REVUE CANADIENNE
290, rue de l'Université
1902
Enregistré conformément à l'acte du Parlement du Canada, en l'année
mil neuf cent deux (1902), par Henri Bourassa, M. P., au bureau du
Ministre de l'Agriculture, à Ottawa.
AVERTISSEMENT.
Ce discours n'était pas écrit. Les journaux en ayant reproduit surtout les
remplissages et les chevilles — très nombreux, je l'avoue — j'ai cru devoir ac-
cepter les propositions de M. le directeur de la Revue Canadienne et pu-
blier la partie la plus substantielle de ce travail.
J'ai écrit ceci après coup ; mais j'ai respecté fidèlement les notes et la
charpente qui avaient servi de base à cette quasi-improvisation. Je crois
pouvoir affirmer que tout ce que j'ai dit se trouve exprimé ici, et souvent
dans le même langage. Quelques pensées sont poussées à leurs conclusions
logiques ; mais j'ai surtout fait un travail d'émondage. C'est ainsi que j'ai
supprimé les considérations d'ethnologie et d'histoire qui, sans être essen-
tielles au sujet, allongeaient démesurément la première partie. Il fallait
toute l'indulgence d'un auditoire très sympathique pour accepter ces lon-
gueurs.
Je profite de cette publication pour remercier mes auditeurs du 27 avril
d'avoir su pardonner les défauts de forme d'un travail trop hâtif et faire bon
accueil à des idées qui sortaient de la note, plus agréable et plus flatteuse
pour l'amour-xoropre national, qui caractérise généralement les discours de
ce genre. On a bien voulu comprendre le motif qui m'avait inspiré : celui
de rendre service à mon pays et à ma race dans la sphère très limitée où
mon humble action peut atteindre.
HENRI BOURASSA.
Papineauville. 21 mai 1902.
LE PATRIOTISME CANADIEN-FRANÇAIS
CE QU'IL EST, CE QU'IL DOIT ETRE
Situation singulière des Canadiens-Français.
Le petit peuple canadien-français occupe une situation
singulièrement difficile.
Nous sommes les sujets d'une puissance qui fut
Fennemie séculaire de notre patrie d'origine. Notre allé-
geance politique appartient à une nation que nous pou-
vons estimer, avec qui nous avons pu faire un mariage de
raison, mais qu'il nous est impossible d'aimer de cet amour
spontané qui rend faciles la vie commune et les sacrifices
mutuels: l'atavisme du sang et nos propres traditions s'y
opposent.
Notre patrimoine, l'ancien Bas-Canada, n'est plus
qu'une portion d'un immense territoire auquel font
défaut les éléments essentiels qui constituent la patrie de
la plupart des autres peuples. On disait de l'Italie, avant
l'unité, qu'elle n'était qu'une expression géographique.
On pourrait dire, avec plus de raison encore, que le Canada
est une absurdité géographique. Il suffit de le traverser
une fois de l'Atlantique au Pacifique pour constater que
l'agglomération de cet immense territoire s'est accomplie
contrairement à l'œuvre de la nature. La chaîne abrupte
des monts Rocheux et le plateau stérile qui s'étend du lac
Supérieur à la baie d'Hudson coupent notre domaine
national en trois régions distinctes. Chacune de ces con-
_4 —
trées entretient des relations beaucoup plus intimes avec
les Etats limitrophes de la République américaine
qu'avec les portions a voisinantes du sol canadien. Réunis
hier, après une série de transformations politiques, ces
pays disparates sentent déjà des conflits d'intérêt s'élever
entre eux et se liguer avec la nature contre la cohésion
nécessaire à l'unité nationale.
Nous sommes entourés des descendants, plus nom-
breux que nous, d'une race qui nous est étrangère par son
origine, sa langue, sa religion, ses lois et ses mœurs. Ce
grave inconvénient est singulièrement accru par le défaut
de contact intime, résultat de la dispersion du peuple ca-
nadien sur un territoire trop grand, par la diversité et
même l'antagonisme des intérêts matériels, et surtout
par l'œuvre néfaste des politiciens et des journalistes qui
accentuent la divergence de nos aspirations nationales au
lieu de l'atténuer.
Cette situation complexe rend très difficile l'action de
notre patriotisme. L'amour du sol, des institutions, de la
nationalité, qui se concentre chez les autres peuples en un
patriotisme simple et fort, se ramifie chez nous et nous
crée trois devoirs distincts à accomplir: nos devoirs envers
l'Angleterre, la puissance suzeraine; envers le Canada
<t nos concitoyens d'origine étrangère; envers nous-mêmes
et notre nationalité.
Cette situation est pleine de dangers; mais il n'est pas
impossible d'y faire face, pourvu que nous y apportions
de la bonne volonté, de l'intelligence, de la fermeté, de la
tolérance, de la dignité, de la vraie charité chrétienne —
aussi contraire à la faiblesse et à la lâcheté qu'à la vio-
lence.
Devoirs envers l'Angleterre.
Dans l'étal actuel du monde, il me serait facile de ré-
coller des applaudissements en dénonçant le peuple bri-
tannique, ses gouvernants et sa politique. Je ne le ferai
pas, et pour deux motifs. D'abord, je ne crois nullement à
l'efficacité des appels à la passion populaire pour éclairer
la conscience nationale. Il me semblerait lâche d'enflam-
mer la colère d'un auditoire exclusivement français lorsque
je viens prêcher la parole de la bonne entente entre nos
deux races canadiennes. De plus, il me paraît souveraine-
ment injuste de rendre le peuple anglais tout entier res-
ponsable de la politique folle et criminelle de ceux qui le
gouvernent aujourd'hui.
Je crois avoir acquis le droit de rendre justice à l'An-
gleterre. J'ai dénoncé son action et ses tendances ac-
tuelles à un moment où il y avait quelque inconvénient à
se mettre en travers du courant jingoïste qui emportait
notre pays. Ces tendances, je les abhorre et je les com-
battrai toujours. C'est notre devoir à nous, Canadiens-
Français, d'opposer une résistance infatigable à cette
politique d'accaparement et de domination militaire.
Mais je répète aujourd'hui ce que je n'ai cessé de pro-
clamer au plus fort de la tourmente: cette politique est
contraire aux meilleures traditions de la nation anglaise.
Il existe encore une Angleterre véritablement libérale:
elle hait ce délire de la force brutale, elle l'a combattu
constamment et bientôt, je l'espère, elle aura raison des
hommes néfastes qui dominent aujourd'hui l'Empire bri-
tannique. Cette Angleterre, je l'aime et je l'admire; et
tant que nous serons sujets britanniques, c'est vers elle
que nous devons porter les yeux. En organisant la résis-
tance aux attaques de l'Angleterre impérialiste, nous
devons toujours tenir compte de l'existence et des sen-
timents de la saine Angleterre libérale.
Nos obligations envers la Grande-Bretagne ont été et
constituent encore le sujet de disputes nombreuses et
passionnées. Pour bien connaître ces obligations et les
accomplir, il suffit de lire attentivement notre histoire.
Voyons clair dans le passé afin de déterminer nos devoirs
présents et nos relations futures. Cette étude nous aidera
à constater que l'Angleterre nous a fait beaucoup de mal
e1 beaucoup de bien. Les gens qui aiment mieux la paix
que l'honneur trouvent que le bien l'emporte sur le mal et
qu'en nous donnant la liberté politique, la Grande-Bre-
tagne a généreusement l'acheté ses torts envers nous.
Ceux-là oublient que la liberté a été le fruit d'une lutte
ardue et prolongée, et que si l'Angleterre nous l'eût refusée
plus longtemps, il ne resterait plus un pouce de territoire
britannique sur le continent américain.
Eu somme, faite sans bassesse et sans passion, cette
revue historique nous amènera à la conclusion que nous
oe devons à l'Angleterre ni rancune ni reconnaissance. Un
calcul minutieux des bienfaits et des méfaits de la mère
patrie se solderait peut-être par une légère différence au
détriment de la justice britannique. Nos concitoyens an-
glais disent volontiers que nous ne sommes pas business likv.
Je veux bien que nous leur en donnions une nouvelle
preuve en leur offrant de fermer à jamais le livre des
comptes du passé. A ceci, toutefois, je mets une condition
•ut ici h- : c'est qu'on n'ouvre pas de nouveaux comptes,
el que ni l'Angleterre ni nos concitoyens d'origine anglaise
ne cherchent à nous imposer dos obligations nouvelles.
i dans notre passé, rien à l'heure actuelle, rien à
l'avenir ne nous oblige à assumer de nouvelles charges en
faveur de l'Angleterre. Et quand je dis: "rien," je l'en-
tend ment au joint devuede nos obligations morales
< i de nos intérêts matériels. Acceptons loyalement la si-
tuai ion qui nous est faite: restons tranquilles; mais si on
nous force à r< muer, que ce soit pour aller en avant et non
i h r ma pcher a reculons.
CJn moi de ce que nous appelons à tout propos et tout à
l'ait hors <lc propos la li loyauté " envers l'Angleterre. Nous
devons fidélité a la couronne britannique. Que cette fidé-
lité soit sincère, je le veux et je vous y adjure; mais au
nom de notre dignité, cessons de la proclamer sans relâche
et d'en faire l'assaisonnement fade et banal de toutes nos
manifestations publiques et privées! Les Anglais qui nous
connaissent et qui ont lu notre histoire savent que la fidé-
lité des Canadiens-Français n'est pas un vain mot et que
nous en avons prouvé par des actes la fermeté et la cons-
tance. Ceux qui sont trop bornés ou trop sectaires pour
accepter ces preuves tangibles ne croiront pas davantage
à la sincérité de nos paroles.
Notre fidélité à l'Angleterre ne peut et ne doit être
qu'une affaire de raison. En faire le motif de protestations
sans cesse répétées, prendre vis-à-vis de l'Angleterre des
attitudes d'amoureux transis, c'est nous rendre pour le
moins inutilement ridicules.
Devoirs envers le Canada et les Canadiens-Anglais.
D'abord, nos devoirs dans l'ordre politique.
Notre ligne de conduite me semble toute tracée par le
régime que l'Acte de la Confédération nous a fait. Les
bienfaits et les inconvénients de notre constitution sont
nombreux. Il n'entre pas dans le cadre de cette étude de
les examiner en détail, ni de décider s'il eût été préférable
pour nous de repousser l'idée fédérative.
Prenant notre situation telle que je la trouve, je dis que
nous devons en tirer le meilleur parti possible. Evitons
de demeurer ou de tomber dans un provincialisme trop
étroit; résistons aux empiétements d'un fédéralisme trop
absorbant. Conservons dans le domaine provincial tout
ce qui est essentiel au maintien de notre caractère na-
tional: instruction publique, lois civiles, organisation mu-
nicipale. Travaillons également au bon fonctionne-
ment du régime fédéral; prenons sur ce terrain la place
qui nous appartient et inspirons confiance à nos voisins en
nous montrant dignes de participer avec eux au gouverne-
ment de la chose commune.
— S —
Soyons généreux sans faiblesse là où nous sommes la
majorité. Ne cédons pas le moindre de nos droits partout
où nous sommes en minorité'. N'oublions pas que nous ne
sommes pas des serviteurs à gages, encore moins des para-
sites tolérés à la table du riche: nous sommes des associés
à droits égaux. La force et retendue de nos droits dans la
confédération canadienne ne se mesurent ni par le nombre
de nos nationaux, ni par le chiffre de nos .fortunes: voilà
ce que nous sommes trop souvent portés à oublier en un
siècle et sur un continent où la puissance du nombre et
celle plus brutale encore de l'or tendent à devenir les ar-
bitres suprêmes de la justice.
Le statut impérial qui nous a donné le régime actuel
nVsl que la sanction d'un double contrat: l'un, conclu
entre les Français et les Anglais de ^l'ancienne province du
Canada; et l'autre qui avait pour but de réunir les colo-
nies éparses de l'Amérique Britannique du Nord. Nous
sommes donc partie contractante à deux conventions, d'une
nationale et l'autre politique; et nous devons veiller d'un
œil jaloux à l'intégrité de ces traités. Comment pouvons-
nous exiger l'exécution de ce contrat à moins d'accomplir
scrupuleusement toutes les obligations qu'il nous impose?
("est en conservant à notre constitution son caractère
fédératif (pie nous pouvons résister le plus victorieusement
a ceux qui veulent nous Imposer un rapprochement vers
l'Angleterre et nous faire assumer des obligations nou-
velles envers l'Empire. On nous dit que le Canada est
une possession bri t a n n i<i ne et que ses concitoyens ne
peuvent se dérober aux charges «pie leur impose leur allé-
geance. Oui, pouvons-nous répondre, le Canada est un
pays britannique; mais pourquoi et comment? Parce que
la couronne britannique nous avant accordé, à nous, Ca-
nadiens d'origine française, une constitution et des privi-
lèges particuliers, nous avons refusé de nous joindre à ses
sujets en révolte qui lui ont enlevé la moitié de l'Amérique
— 9 —
du Nord. Sans le pacte qu'elle a conclu avec nous, la puis-
sance anglaise n'existerait plus en Amérique. En vertu
de ce pacte et de ceux qui l'ont complété, nous avons pro-
mis de défendre le drapeau britannique au Canada, à con-
dition qu'on ne nous appelle pas à contribuer à sa défense
en dehors de notre territoire. Les colons anglais qui
viennent s'établir au Canada ont la stricte obligation de
nous aider à respecter les conditions de ce traité et n'ont
pas le droit de profiter de leur prépondérance actuelle pour
le violer tandis que nous l'avons toujours respecté lorsque
nous étions plus nombreux qu'eux.
Parlons maintenant de nos devoirs individuels et so-
ciaux envers nos voisins.
Les deux dangers que nous devons éviter sont la fusion
et l'isolement. Nous devons chercher tous les terrains
communs où il nous est possible de donner la main à nos
concitoyens anglais sans faillir à notre dignité et sans
altérer notre individualité nationale.
Au point de vue de la langue, je ne crois pas qu'il soit
possible ni désirable que la masse de notre peuple
apprenne et parle l'anglais. L'homme du peuple ne peut
généralement se servir que d'une langue. La diffusion de
la langue anglaise dans les couches populaires se pratique-
rait aux dépens de l'idiome national et ne tarderait pas à
atteindre les fibres intimes de notre tempérament ethnique.
Ce serait la voie la plus sûre vers l'anéantissement de notre
nationalité. Il n'en est pas ainsi de nos classes dirigeantes,
de ceux qui par leur fortune, leur culture intellectuelle et
leur situation politique et sociale doivent diriger notre
peuple et maintenir l'union entre nous et nos voisins. A
ceux-là incombe le devoir d'apprendre l'anglais, de se rap-
procher des classes dirigeantes de la majorité anglaise,
d'étudier à fond le tempérament, les aspirations et les
tendances des Anglo-Canadiens. Le même devoir s'impose
d'ailleurs aux classes dirigeantes du Canada anglais. Si
— 10 —
les groupes les plus influents et les plus éclairés des deux
races s'efforçaient de se fréquenter davantage et de se
mieux connaître, notre avenir national serait moins pré-
caire Nous constaterions qu'il y a chez les Anglo-Cana-
diens, et particulièrement dans la grande province d'On-
tario, beaucoup moins de fanatisme que nous le croyons
généralement. D'autre part, nos voisins découvriraient
que nous ne sommes pas la race inférieure qu'un grand
nombre d'entre eux méprisent avec une si naïve arrogance.
Ils s'apercevraient que la possession de l'or ne constitue
pas la seule supériorité, et que s'ils connaissent mieux que
nous le moyen d'opérer de gros dividendes, nous avons sur
d'autres terrains des facultés prépondérantes.
Afin de rendre ce contact fécond et cette étude utile,
nous devons y apporter certaines qualités essentielles:
la sincérité, la droiture, l'indulgence, et une forte dose
(Ta I truisme, afin de nous placer mutuellement à nos points
de vue particuliers avant de condamner ce que nous
appelons nos préjugés de race. De notre part, moins nom-
breux et plus pauvres, il faut surtout éviter d'avilissement
Lorsque nous parlons en présence des Anglais et l'injure
Lorsque nous sommes loin d'eux. C'est là besogne de valet
ou, pour mieux dire, ignoble besogne de mauvais valet.
Pour toui au monde, (pitons de nous rendre méprisables!
Devoirs envers nous-mêmes.
Ce sont les plus importants; car c'est dans la fidélité à
nos devoirs nationaux que nous puiserons la force et la
lumière nécessaires à l'accompljsement de tous les autres.
Le premier problème qui se pose à notre esprit, c'est
celui-ci: devons-nous être plus Français que Canadiens ou
plus Canadiens que Français? En d'autres termes, devons-
Qous être des Français au Canada ou des Canadiens d'ori-
irîne française?
— 11 —
Je ne conçois pas qu'on puisse hésiter un instant à ré-
pondre que nous devons rester essentiellement Canadiens.
Loin de moi la pensée de vouloir étouffer chez mes com-
patriotes la voix du sang. Notre amour pour la France
est légitime et naturel: il peut et doit être réel, profond
et durable; mais il doit rester platonique; et surtout il
ne doit jamais nous faire oublier nos devoirs envers nous-
mêmes et ceux que les circonstances de notre histoire et
de notre situation actuelle nous imposent.
Pour comprendre et déterminer la nature de nos sen-
timents à l'endroit de la France, il faut employer la même
méthode que j'ai indiquée tantôt, lorsque j'ai parlé de nos
obligations envers l'Angleterre: étudier notre histoire
avec sang-froid et ne pas faire de légende.
Cette étude nous prouvera que la séparation de l'an-
cienne France et de la nouvelle entrait manifestement dans
les desseins providentiels. Non seulement notre mère-pa-
trie a consenti très volontiers à rompre le lien; mais ses
gouvernants ont travaillé très efficacement à préparer
cette scission. J'excepte cependant le trop court régime
de Colbert; et si les limites de mon sujet le permettaient,
j'ouvrirais une parenthèse à l'éloge de cet homme d'un
génie si modeste et si profond auquel l'histoire n'a pas
encore rendu justice. Colbert n'était pas seulement un
financier et un homme d'Etat de premier ordre; il avait
conçu une grande et vraie politique coloniale plus d'un
siècle avant que les circonstances en eussent imposé une
à l'Angleterre. Colbert disparu, la séparation devint
inévitable.
Longtemps avant le traité de Paris, les Canadiens
avaient commencé de former un groupe distinct de la na-
tionalité française. Montcalm se plaint déjà de l'esprit
d'indépendance des colons: une des préoccupations cons-
tantes de ce dernier héros des armes françaises en Amé-
rique était de maintenir la concorde entre les officiers et
— 12 —
les soldats de l'armée d' occupation, et les miliciens de la
colonie. Un des traits remarquables des articles de la
capitulation de Montréal, c'est la distinction très nette
que M. de Vaudrèuil fait entre les Français et les Ca-
nadiens, même lorsqu'il parle de ceux qui vont rester au
Canada e1 devenir sujets britanniques. La lecture de ce do-
( ■umein nous prouve que le gouverneur se préoccupait
beaucoup plus de favoriser le départ des soldats et des
fonctionnaires du roi de France, et de sauver les richesses
<\r* compagnies à fourrures, que d'assurer le sort des co-
lons. On conteste aujourd'hui l'authenticité du mot de Vol-
taire sur les arpents de neige du Canada; mais si le cynique
vieillard n'a pas dit le mot, ce fut bien là la pensée de la
plupart des Français de l'époque. Et cette pensée s'est
manifestée crûment lorsque le gouvernement français fit
banqueroute aux dettes de la colonie et refusa de payer les
obligations de son intendance qui nous avait pillés puis
abandonnés, crevant de faim, épuisés par un demi-siècle
de guerre contre les Iroquois, les colons de la Nouvelle-
Angleterre et les armées de la Grande-Bretagne.
Si le traité de Paris nous avait conservés à la France,
que sera il -il advenu de nous? En présumant que nous
eussions échappé au régime sanglant de la Terreur, il est
plus que probable que Napoléon nous eût vendus aux Amé-
ricains sans même nous consulter, comme il fit de la Loui-
siane. Eussions-nous survécu à l'Empire, comment nous
serions-nous accommodés du régime actuel de la France?
Nous avons conservé, beaucoup plus que nos frères d'outre-
mer, noire caractère do Normands et de Français du nord:
dous haïssons d'insiinci la centralisation, l'organisation
administrative, le militarisme légal et tout ce qui consti-
tue le régime essentiellemenl impérialiste que Bonaparte
a donné à la France moderne et que la troisième république
a maintenu dans toute son intégrité.
Je résume tous ces faits historiques sans haine et sans
— 13 —
amertume; je n'entreprends même pas de les juger. Si
j'avais à apprécier, comme Français, la conduite de la
France monarchique à notre endroit et la politique de la
France moderne, j'indiquerais une foule de circonstances
atténuantes et de causes incontrôlables. Mais, comme Ca-
nadien, je dis qu'il est absurde de perdre notre temps à
manifester des regrets stériles et des aspirations irréali-
sables.
Soyons Français comme les Américains sont Anglais.
Conservons et développons chez nous les instincts, les tra-
ditions et l'intellectualité que notre origine nous a légués;
et à ce point de vue, nous ne saurions trop faire pour main-
tenir et fortifier les liens de parenté qui nous unissent à la
France. Mais nous devons concentrer notre allégeance
politique et nos aspirations nationales sur le sol du Ca-
nada.
Quelques-uns de nos compatriotes envisagent avec bon-
heur le jour où nous reconstituerons en Amérique, de droit
comme de fait, une nouvelle France, un état libre où notre
race dominera sans partage. C'est assurément là un
rêve légitime et attrayant; et le travail des siècles
peut le réaliser plus rapidement que les apparences ne l'in-
diquent. Mais c'est encore un rêve; et ce qu'il faut faire,
c'est le devoir du moment.
Le meilleur moyen de conserver nos traditions na-
tionales et de préparer notre avenir, quel qu'il soit, ce n'est
pas de vivre dans les souvenirs d'hier et les aspirations de
demain, mais d'exécuter fidèlement le travail de la journée.
Nous sommes les voisins et les associés d'une majorité
anglaise. Nous ne voulons pas que nos concitoyens res-
serrent les liens qui nous attachent à l'Angleterre, ni qu'ils
rompent à leur avantage l'équilibre des deux races au Ca-
nada. En retour, nous ne devons pas blesser leur sentiment
national et leurs justes susceptibilités en désirant un rap-
prochement politique vers la France ou une rupture de la
— n —
Confédération canadienne. Restons solides sur le terrain
où les circonstances de l'histoire nous ont placés. Résistons
fermement à l'absorption politique du Canada dans l'Em-
pire et à l'extinction de notre nationalité au Canada. Res-
pectons la foi que nous avons jurée à l'Angleterre et à la
majorité anglo-canadienne: c'est le meilleur moyen de
leur faire respecter leur propre parole.
Il importe à notre sécurité de convaincre les Anglo-Ca-
nadiens d'un fait d'ailleurs indéniable: c'est que ce n'est
pas à titre de Français mais à titre de Canadiens que nous
ne voulons pas nous rapprocher de l'Angleterre et assumer
des obligations nouvelles dans son Empire.
C'est, du reste, sur ce terrain de la nationalité que se
manifestent les excès dangereux que j'ai signalés tantôt:
l'avilissement en face des Anglais, la haine et l'injure dès
qu'ils ont le dos tourné. L'instinct de race est, comme
tous les instincts naturels, un puissant moyen d'action in-
dividuelle et sociale; mais, comme les autres instincts, il
doit être contrôlé et tempéré par la raison. Sinon, il peut
conduire à des erreurs funestes et devenir l'agent le plus
efficace de notre désagrégation nationale.
C'est à l'instinct de race que les politiciens font appel
pour nous aveugler lorsqu'ils sont forcés de choisir entre
1 2 devoir et le pouvoir. C'est au même instinct qu'on
s'adresse lorsqu'on veut forcer le peuple à donner sa con-
fia née aux hommes de son sang, même lorsqu'ils trahissent
ses intérêts nationaux ou qu'ils déshonorent la position
qu'ils occupent en se livrant à la corruption, à la débauche
et aux malversations de toutes sortes. En un mot, c'est
en spéculant sur cet instinct qu'on cherche souvent à nous
inspirer une Indulgence coupable pour les renégats et les
agioteurs de notre race. C'est ce genre de patriotisme que
le docteur Johnson, si je ne me trompe, a si bien caracté-
rise en disant qu'il est le dernier refuge du vaurien. (*')
(1) J'atriotism in th< lant refuge, of a ro</ue.
15
Discours du 24 juin.
J'ouvre ici une parenthèse sur les discours de la St-Jean-
Baptiste.
Loin de moi la pensée de condamner ces manifestations
périodiques de notre existence nationale. Elles sont belles,
légitimes; elles devraient être fructueuses. Mais pour
que cette dernière condition s'accomplisse, il importe que
notre patriotisme ne se dépense pas tout entier en proces-
sions, en étalage de drapeaux, en chars allégoriques, en
tapage de trompettes et de pétards, en banquets et en dis-
cours.
Permettez-moi une courte analyse de ces harangues so-
nores dont les thèmes habituels sont: Nos Ancêtres; notre
Langue, nos Institutions, nos Lois; notre Religion et notre
Nationalité.
Il est sans doute très beau de faire le panégyrique de nos
ancêtres; mais il importe surtout de travailler à nous
rendre dignes d'eux. Et si leurs cendres doivent tressaillir
de joie dans leur tombe humble et glorieuse, que ce soit en
nous voyant continuer l'œuvre qu'ils ont si bien commen-
cée, plutôt qu'en entendant un éloge pompeux sortir une
fois l'an des lèvres de ceux qui n'ont pas honte de déshono-
rer la mémoire de nos pères et de vendre pour un plat de
lentilles le patrimoine qu'ils ont eu tant de peine à nous
conserver.
Chantons les beautés de notre langue; mais le meilleur
témoignage que nous puissions lui rendre, c'est de la bien
apprendre et de la bien parler. Souvenons-nous qu'elle est
essentiellement la langue de la droiture, du courage et du
respect à la foi jurée. Ne la souillons pas en la faisant
l'instrument du mensonge, de la bassesse, des passions
vulgaires et de la trahison.
Glorifions-nous de nos institutions; mais ne nous conten-
ions pas d'en faire l'éloge. Si nous voulons qu'elles con-
— 16 —
tinuent d'être bonnes, rendons-les sans cesse meilleures et
de plus en plus propres à servir à notre pays et à notre
race. En ces temps de concurrence acharnée, ceux qui s'ar-
rêtent sont foulés aux pieds.
Soyons orgueilleux de nos lois: elles témoignent de l'in-
telligence et de la science de ceux qui les ont faites; elles
réunissent les meilleures qualités des lois françaises dont
nous avons hérité et des lois anglaises que notre change-
ment d'allégeance nous a données. Mais veillons surtout
a ce que ceux qui les font ne les vendent pas, à ce que les
juges qui les interprètent ne les fassent pas mépriser.
Bénissons Dieu qui nous a conservé la foi de nos pères.
Mais de même qu'il ne faut pas nous contenter d'être pa-
triotes le 24 juin, prenons garde de n'être catholiques que
le dimanche et les jours de fêtes d'obligation. N'oublions
pas (prune minorité est tenue à un certain degré de supé-
riorité morale sur ceux qui l'entourent, plus nombreux et
plus riches. Nous nous glorifions volontiers d'être en
Amérique les apôtres de la vraie foi et des traditions fran-
çaises: prêchons par nos actes plus que par nos paroles.
Etant catholiques, soyons probes, austères dans nos
mœurs: (pie notre conduite ne soit pas la condamnation
de notre foi. Et surtout, ne soyons pas catholiques dans
la seule gouverne de notre vie privée, mais témoignons de
noire foi dans les manifestations de notre vie sociale et
nationale. Prouvons à nos concitoyens protestants la vé-
rité du mot de (iuizot, protestant lui-même: que l'Eglise
catholique est nue grande école de respect — non seule-
ment du respect dû à autrui, mais du respect que nous
nous devons à nous-mêmes. Opposons ce respect au sati-
risme qui désagrège les vieilles sociétés; opposons la vraie
charité a l'égoïsme qui nous envahit, le désintéressement
au culte de l'or, la vraie probité, fille de l'honneur, à la
seule crainte des lois, mère des compromis, des opérations
louches et de tous les détours d'une fausse conscience.
— 17 —
Français d'origine, faisons respecter notre nationalité
et nos traditions, faisons aimer la France en reproduisant
ses meilleures qualités plutôt qu'en cherchant à opérer un
rapprochement politique impossible que, du reste, aucun
d'entre nous ne désire.
Faisons renaître ou développons en nous-mêmes les
traits caractéristiques de la race française: le sentiment
profond de l'honneur individuel et national, l'exactitude
et la probité plutôt que la hardiesse des opérations com-
merciales, l'esprit d'économie, la persévérance et la per-
fection du travail, la culture approfondie et variée des fa-
cultés diverses de l'intelligence.
Nous ne pouvons songer à dominer par la force — et
certes, je suis loin de le regretter: cherchons à équilibrer
notre situation par les qualités du caractère et la supé-
riorité de l'esprit.
Parmi les dangers qui nous menacent sur ce terrain,
je signalerai particulièrement l'amour de l'argent. Cette
passion se manifeste également chez nos voisins; mais elle
prend chez eux un caractère de force qui lui enlève quelque
chose de son matérialisme abrutissant. Pour P Anglo-
Saxon, la possession de l'or est le moyen suprême de domi-
ner: c'est un instrument d'action et de puissance. Ses
facultés le portant naturellement aux opérations finan-
cières, la fortune n'arrête pas chez lui l'activité et le goût
du travail. Moins âpres au gain, nous poussons moins loin
que lui la course à la richesse. Plus vite rassasiés, nous
ne trouvons dans la fortune qu'un instrument de jouis-
sance: elle développe en nous la vanité, régoïsme et l'amour
du confort et de l'oisiveté. On reproche à l'intellectua-
lisme d'avoir engendré chez les Français modernes l'in-
différentisme social; le désir de la jouissance matérielle
est en voie de produire le même mal chez nous, sans nous
donner en compensation la supériorité intellectuelle que
peuvent réclamer nos cousins d'outre-mer; et de plus elle
— 1S —
nous met en concurrence avec nos voisins anglo-saxons sur
un terrain — celui des affaires — où ils seront toujours
nos supérieurs.
Inutile d'insister sur les dangers de cet indifférentisme
que je viens de signaler. Dans tous les pays démocratiques,
il a pour résultat immédiat de livrer la chose publique aux
mains des intrigants et des faiseurs. Situés comme nous
le sommes, entourés de dangers extérieurs, cette tendance
pernicieuse nous prive d'éléments précieux pour l'organi-
sation nationale. Je reviendrai tantôt sur ce point.
Moyens d'action et devoirs particuliers.
Considérons un instant les moyens à prendre pour -assu-
rer Le fonctionnement de notre vie nationale et la préserver
des dangers qui la menacent à l'intérieur et à l'extérieur.
Je pourrais résumer ma pensée en une phrase: Aimons
le Devoir! L'accomplissement du devoir national n'est
que le résultat de l'accomplissement du devoir individuel
par chacun d'entre-nous. Mais il est des devoirs particu-
liers qui incombent à certaines classes dirigeantes de notre
société ci je veux en dire un mot.
I\OLE DU CDERGÉ.
S'il existe ici une classe dirigeante, c'est bien le clergé.
Nous avons laissé envahir notre mentalité par de si sin-
gulières petitesses, qu'il est devenu presque impossible de
parler du clergé canadien-français, de son histoire et de
son rôle social, sans s'entendre accuser, soit de flagornerie,
soil «l'insolence sacrilège. Ceci tient sans doute au rôle
absolument exceptionnel qu'a joué le clergé canadien-fran-
çais.
Il suffit de d'étudier l'histoire de notre pays pour com-
prendre l'importance et la beauté de ce rôle. Lorsque nous
restâmes abandonnés aux vainqueurs, plus que ruinés,
affamés, privés des (déments les plus essentiels à la vie
— 19 —
d'un peuple, le clergé dut faire face à une situation presque
désespérée. Tandis que tous les fonctionnaires et un
nombre considérable d'hommes de profession, de négo-
ciants et de nobles nous quittèrent, le prêtre resta. Je
sais bien qu'on a établi que l'exode des classes dirigeantes,
à l'époque de la conquête, ne fut pas aussi complet qu'on
le croit généralement. Il n'en est pas moins certain que les
nobles et les bourgeois restés au Canada ne formaient
qu'une catégorie peu nombreuse d'individus, dont la
fortune avait été plus ou moins entamée par les guerres.
Ils ne constituaient assurément pas une classe sociale qui
pût guider le peuple dans sa voie nouvelle. Seul le clergé
conserva sa situation et son influence collectives autant
que personnelles. Ce n'est que justice de dire qu'il fut à
la hauteur de sa tâche et qu'il gouverna admirablement
notre pauvre barque désemparée. Il sut faire accepter au
peuple la situation que le changement d'allégeance lui
avait faite. Il conserva chez nous l'attachement à la foi, à
la langue et aux traditions, l'amour du sol, l'esprit d'union
et de résistance passive, la seule alors possible. Il réussit
en même temps à apaiser l'amertume et les haines que les
luttes sanglantes de la conquête avaient laissées dans les
cœurs. On peut discuter l'attitude du clergé dans cer-
taines circonstances difficiles: les guerres de l'Empire, la
révolte de 1837; mais à moins d'ignorer notre histoire, ou
de la lire en sectaire ou en badaud, on ne peut contester
que le rôle du clergé fut tout à la fois ferme, conciliant,
éclairé et profondément patriotique.
Ce rôle s'est nécessairement modifié avec les circons-
tances. Nos prêtres ont dû longtemps assumer des
fonctions sociales et même politiques qui n'appar-
tenaient pas en elles-mêmes à leur caractère sacerdotal.
La croissance de la nation, le développement des forces
sociales, la diffusion de l'enseignement ont peu à peu
formé des hommes et des classes dirigeantes à qui re-
— 20 —
venaient de droit l'exercice des fonctions que le clergé
avait été oblige de remplir durant de longues années. Ce
déplacement ne s'est pas accompli sans qu'il en résultât
quelques frottements et même parfois des crises doulou-
reuses. Mais, à tout prendre, la transformation s'est bien
opérée.
Ce qui subsiste à mes yeux, à travers cette évolution,
c'est que le clergé est encore et doit rester notre classe
dirigeante par excellence. Il forme chez nous une véri-
table aristocratie morale et intellectuelle dont les titres,
gravés dans le cœur du peuple, sont plus solides que
les parchemins de n'importe quelle couronne. Je suis de
ceux qui veulent le maintien de cette aristocratie; et pour
rien au monde voudrais-je que nos prêtres devinssent de
bons bourgeois, plus considérés à cause de l'opulence de
leurs maisons et de leurs équipages qu'en raison de leur
grandeur sacerdotale et patriotique.
J'ai signalé tantôt les dangers que nous offre l'amour
du confort, de l'aisance et de l'oisiveté. C'est à nos curés
qu'il importe le plus de dénoncer cette tendance à l'obésité
morale qui nous menace et à lui opposer l'exemple du dé-
vouement, de l'activité intellectuelle, de la simplicité des
mœurs, de l'urbanité des manières.
Corps enseignant.
l 'a î-l er du corps enseignant, c'est rester dans la sphère
d'action du clergé, au moins quant à l'enseignement supé-
rieur. Tandis que le matérialisme et ce qu'on me per-
mettra d'appeler le snobisme moral ont pénétré les pro-
grammes d'étude de la plupart des pays civilisés, nos
grandes maisons d'éducation sont restées essentiellement
indépendantes e1 religieuses. C'est un élément de supé-
riorité qu'i] faut conserver. Mais si nous voulons ré-
sister an nivellement, il est essentiel que ceux qui sont
— 21 —
à la tête de nos universités, de nos collèges et de nos
écoles supérieures les rendent inattaquables au point de
vue de la compétence du personnel enseignant et qu'ils
adaptent leurs méthodes et leurs programmes pédago-
giques aux besoins d'aujourd'hui et même à ceux de
demain .
Je ne fais aucun cas des critiques systématiques et de
tous les tics qui s'attaquent à toutes les œuvres dont
l'Eglise et ses prêtres conservent la direction. C'est un
des glorieux privilèges de la foi catholique d'être en butte,
non seulement à la persécution violente, mais même aux
piqûres d'épingles qui ont anéanti plus d'oeuvres et de
doctrines humaines que l'épée et le canon. Mais précisé-
ment à cause de cette surveillance continuellement jalouse,
il est essentiel que les maisons d'éducation restées sous
l'autorité de l'Eglise se mettent à l'abri de tout reproche
bien fondé.
Je ne m'attarderai pas sur la question de l'enseignement
technique. Mais je veux dire un mot de la formation mo-
rale de notre jeunesse étudiante. Il me semble que nos
éducateurs redoutent trop de laisser pénétrer dans leurs
institutions les journaux, la politique, les questions d'ad-
ministration et de finances, et même les scandales de la
vie publique. Je comprends qu'il leur répugne de mettre
les aines jeunes et pures qui leur sont confiées au contact
de la boue et des ordures de la rue. Mais ces jeunes gens
dont ils s'efforcent de faire des hommes devront descendre
demain dans la rue. Si on ne leur a pas appris qu'il faut
éviter de marcher dans cette boue, comment sauront-ils
suivre le droit chemin?
La transition du collège à la vie publique est trop
brusque. D'une vie régulière, bien ordonnée, où tous les
précipices sont cachés ou soigneusement bordés de garde-
fous paternels et solides, nos jeunes gens passent tout à
coup à une liberté complète qui les saisit, les grise et les
— 22 —
égare. Au point de vue des idées politiques, ils retombent
dans le moule étroit, rouge ou bleu, où leurs pères et leurs
grand'pères ont passé avant eux. Et pour leur gou-
verne particulière dans l'exercice de leur profession ou
de leur métier et dans l'accomplissement de leurs devoirs
civiques, ils imitent naturellement la conduite de ceux
qui les entourent, d'une foule de gens haut cotés, maires,
échevins ou marguilliers, qui se garderaient bien de
commettre le moindre délit personnel, mais qui ne se
font aucun scrupule de se faire les auteurs ou les com-
plices de toutes sortes de malversations publiques. Il se
produit ainsi dans notre société ce phénomène étrange, je
pourrais même dire monstrueux, d'une éducation profon-
dément chrétienne, de la pratique à peu près universelle
de la religion, et d'une fausseté de conscience et d'une cor-
ruption morale très marquées dans le gouvernement de la
chose publique. Il y a là un mal et un danger qu'il serait
criminel de ne pas dénoncer.
Qu'on laisse pénétrer dans les collèges, au moins par la
voix des journaux, les clameurs et les vilenies de la rue!
Et tout en formant l'intelligence et le caractère du jeune
homme, qu'on lui apprenne à discerner, à la lumière des
principes religieux et des vérités intellectuelles qu'on lui
inculque, tout ce qu'il y a de faux, de laid et de déshono-
rant dans les agissements de la société. Qu'on lui grave
en même temps dans l'esprit qu'il a des devoirs à accom-
plir envers la communauté sociale, aussi importants que
ceux que réclament sa famille et lui-même. On le préparera
ainsi à mieux se préserver lui-même de la contagion et à
jouer sou rôle dans la réforme de cette société dont il sera
demain l'une des têtes dirigeantes.
-le ne dirai qu'un mot de l'enseignement primaire et
secondaire. Nous sommes peut-être trop portés, comme
Pont été avant nous les autres peuples, à vouloir surchar-
ger nos programmes d'études. Il est moins important
— 23 —
d'enseigner beaucoup de choses que d'enseigner les choses
qu'il faut et de les bien enseigner. Dans nos campagnes
surtout, on devrait réduire les études aux matières essen-
tielles. Il est inutile et dommageable de garder trop long-
temps à l'école l'enfant qui devra continuer de vivre du
travail des champs. Pour ceux d'une intelligence et d'un
caractère exceptionnels, — et c'est à la campagne qu'on
les trouvera plus souvent, — on devrait fonder plusieurs
bonnes maisons d'enseignement secondaire, sortes d'étapes
entre l'école primaire et le collège. Ces écoles suffiraient
à préparer de bonne heure le jeune homme à l'exercice du
commerce ou des métiers; et si les circonstances lui per-
mettaient de pousser plus loin ses études, il pourrait aller
de là aux maisons d'enseignement supérieur dont le
nombre et les cours seraient ainsi réduits d'autant.
Devoirs des hommes publics.
Je ne ferai pas long le chapitre des devoirs de nos
hommes politiques. Je suis du métier; et je parlerais
peut-être sous l'influence d'un dégoût trop vif pour être
absolument juste. Mais je ne saurais laisser passer
sous silence les défauts qui résultent de l'état moral dont
j'ai parlé: je veux dire cet égoïsme, cette paresse intel-
lectuelle et cette soif de jouissance qui paralysent tant
de caractères et alourdissent tant d'intelligences!
J'entends souvent parler de " politique pratique ". On
désigne par là la possession du pouvoir et les avantages
qu'il procure. Je ne chicanerai pas ceux qui aiment le pou-
voir: il serait impossible de constituer un parti politique
sans lui laisser entrevoir l'accès au faîte des honneurs
comme récompense de ses luttes. Mais je voudrais qu'on
cherchât davantage à mériter ce succès; qu'on prisât la
force morale plus encore que le pouvoir, et l'honneur plus
que les honneurs. Je prétends qu'à la longue, même au
point de vue du succès, cette politique est la meilleure; et
— 24 —
c'est sans contredit la plus pratique pour assurer le bon
gouvernement d'un pays et la bonne administration des
deniers publics.
Envisagés au point de vue national, les devoirs de nos
hommes politiques sont de deux sortes, à cause de la forme
particulière de notre constitution.
A Ottawa, la situation est difficile. Là, comme partout
où nous sommes en contact avec l'élément anglais, nous
avons deux dangers à éviter: celui de nous laisser paraly-
ser, de servir d'instruments aux coteries, de jouer entre les
mains de nos alliés politiques le rôle de racoleurs de votes
français à leur bénéfice et de sacrifier les droits de notre
nationalité aux intérêts de parti; — et celui de nous isoler,
de mettre notre race en butte à la haine ou à la méfiance
de ceux qui nous connaissent mal. Nos représentants au
parlement fédéral ont pour mission d'inspirer la confiance
et le respect, de parler et d'agir avec courage, avec pru-
dence et avec fermeté. Je vous laisse à juger si ce pro-
gramme s'accomplit.
A Québec, la situation est à la fois plus facile et plus
dangereuse. Elle est plus facile parce que nous sommes
chez nous, parce que nous sommes maîtres de nos lois et
de notre administration. Elle est plus dangereuse, pré-
cisément parce que nous sommes chez nous, et qu'ayant
en main le gouvernement de la seule province française
du Canada, nous seront jugés sur nos actes.
Nos législateurs provinciaux sont-ils bien pénétrés de
leur responsabilité morale? Se rendent-ils compte que
chaque loi mauvaise qu'ils votent, que chaque faute
administrative qu'ils commettent peut devenir un clou
dans le cercueil où notre indépendance législative serait
enfermée? Souhaitons que le malheur nous soit épargné
d'avoir un jour à nous dépouiller nous-mêmes de nos pré-
rogatives H de notre autonomie provinciale parce que
nous n'aurons pas d'autre moyen de nous délivrer d'un
parlement corrompu ou impotent!
— 25 —
CLASSE DIRIGEANTE.
Je ferai appel ici à tous ceux qui peuvent constituer une
classe dirigeante en dehors des partis politiques, à tous
ceux qui, par leur fortune, leur intelligence et leur position
sociale, peuvent influer sur Popinion publique et faire ou
défaire les parlements.
Le secret de la grandeur politique de l'Angleterre,
ce qui lui permettra peut-être de se relever de sa dé-
chéance actuelle, ce sont moins ses hommes d'Etat et son
parlement que la force et l'action sociale de ses classes
moyennes. Il serait à souhaiter qu'une classe de ce genre
se formât chez nous et fît sentir son influence dans les
luttes politiques et surtout dans la direction de nos grands
journaux.
Il en est trop parmi nous qui sont convaincus que la po-
litique appartient aux politiciens, comme la loi appartient
aux avocats et la médecine aux médecins. Dans une démo-
cratie, la politique appartient à tout le monde; les gou-
vernants ne sont que les mandataires des gouver-
nés, et si les gouvernants sont pervers ou impotents, la
faute en est aux gouvernés. Et plus votre influence so-
ciale est grande, plus vous êtes tenus de veiller à la con-
duite de ceux qui administrent la chose publique — fédé-
rale, provinciale ou municipale. Ne dites pas que le peuple
est stupide ou corrompu, qu'il accorde ses suffrages à des
faiseurs ou à des emplâtres. Si, riches, influents ou ins-
truits, vous avez négligé d'éclairer et de diriger le peuple,
vous avez non seulement perdu le droit de l'accuser, mais
c'est vous qui êtes les coupables.
Je connais maints personnages respectables et bedon-
nants, pleins de rentes et de vertus, qui lèvent les bras au
ciel et déversent les flots de leur mépris sur la politique
et les politiciens, sur la charte et les échevins. Ils se
gardent, d'ailleurs, de s'imposer le moindre sacrifice per-
— 26 —
sonnel pour réformer les mœurs; ils livrent, sans scrupule,
la caisse publique aux fripons et l'œuvre nationale aux
renégats. Ceux-là ont beau se glorifier d'être des pères et
des époux modèles et se rendre dignes du triomphe de l'épi-
taphe bourgeoise, je leur dis, moi, qu'ils sont des malfai-
teurs sociaux. C'est cette race d'égoïstes vertueux et sa-
tisfaits, dont le Pharisien de l'Evangile reste le type ac-
compli, qui me fait dire souvent,,» sans paradoxe, que les
honnêtes gens sont responsables de la plupart des crimes
sociaux. ,
Femmes canadiennes.
Oserai-je dire un mot de l'action sociale que la femme ca-
nadienne peut et doit exercer? Je ne sais <si vous vous
rendez bien compte, Mesdames, de tout ce que vous pouvez
pour le bien de votre pays. C'est vous qui imprimez à l'en-
fant, à cet âge où son cœur et son cerveau ne sont qu'une
pâte molle entre vos mains, ces traits indélébiles qui le
font ce qu'il sera toute sa vie. C'est vous qui formez le
cœur cl le caractère; et comme les peuples se gouvernent,
grandissent ou dégénèrent par les manifestations de leur
tempérament beaucoup plus que par les œuvres de l'intelli-
gence, c'est entre vos mains que repose vraiment l'avenir
de notre nationalité: Nous .serons fermes, courageux, in-
tègres ei généreux, nous posséderons tous les éléments
(le lutte et de succès, si vous savez apprendre à ces petits
êtres que vous aimez tant autre chose que boire et man-
ger, si vous leur faites comprendre de bonne heure qu'on
n'est pas créé et mis au monde pour se bien nourrir d'abord,
se bien rôtir ensuite et, plus tard, avoir une belle position
ei faire de l'argent.
En dehors du foyer de la famille, mais sans sortir du
cercle plus ou moins étendu de vos relations sociales, vous
pouvez exercer une influence salutaire sur l'état moral, de
'eux qui vous entourent. Je ne vous demande pas de vous
— 27 —
occuper de politique, de finances ou d'administration mu-
nicipale, de faire des congrès et de lancer des programmes;
mais dans le simple accueil que vous faites aux hommes
de votre connaissance qui s'occupent de toutes ces choses,
vous pouvez jouer un rôle très important sur ce terrain.
Faites comprendre que pour vous plaire, pour se faire
ouvrir les portes de votre salon ou pour aspirer à la main
de votre fille, il faut d'abord être intègre et honorable, ne
pas se mêler aux tripotages véreux et ne pas se ménager
dans la politique ou ailleurs une popularité et des succès
de mauvais aloi. Vous contribuerez par là à assainir la
vie publique et la société, et à faire cesser cette promis-
cuité scandaleuse des honnêtes gens et des fripouilles qui
caractérise trop de nos salons.
Les jeunes.
Un mot à vous, jeunes gens, encore tout pleins du feu pu-
rifiant de la jeunesse. Restez longtemps jeunes, ne prêtez
pas trop tôt l'oreille aux froides paroles de ceux qui vous
disent que tout n'est que calcul et que le patriotisme n'est
bon qu'à gonfler de périodes sonores les discours du 24
juin. Gardez votre enthousiasme, gar<Jez-le longtemps,
gardez-le toujours! Mais pour qu'il dure, ménagez-le: tem-
pérez-le par la raison, ne le dépensez pas à tout propos, ne
le perdez pas en œuvres stériles, ne le souillez pas au con-
tact d'œuvres mauvaises. Faites pénétrer l'enthousiasme
en vous-mêmes afin qu'il vous inspire au moment de la
lutte, lorsque la foi ou la patrie auront besoin de vous.
Soyez sérieux, cultivez votre intelligence, mettez de la di-
gnité dans votre vie privée et dans vos manifestations pu-
bliques. Vous avez prouvé déjà que vous savez faire face
aux insultes et opposer la résistance ferme et digne aux
injures grossières. Préparez-vous aux luttes de demain
en faisant joyeusement le travail d'aujourd'hui!